Articles de sgarniel

A. Caillé - Contre l'utilitarisme économique

Par Le 21/03/2020

« Simplifions les deux conceptions principales de l’être humain qui s’opposent dans l’histoire de la philosophie et des sciences sociales (économie incluse, bien sûr). La conception la plus répandue, celle que condense l’utilitarisme, raisonne en termes d’avoir et se représente l’homme comme un être de besoin. Il a des besoins qui peuvent être plus ou moins matériels, plus ou moins vulgaires, plus ou moins élevés. Il peut avoir besoin de manger, de se vêtir, de se loger, avoir des besoins d’argent, éprouver des besoins de pouvoir, de prestige, des besoins sexuels, etc. [...] Si l’on raisonne ainsi, on se demandera quelle est la quantité de biens (ou de services) qui permettra de satisfaire ces besoins-là […]. Cette conception n’est sûrement pas totalement fausse (nous avons en effet bel et bien des besoins à satisfaire), mais il n’est pas certain qu’elle touche à l’essentiel.

L’essentiel semble davantage atteint par une autre représentation, qui raisonne en termes d’être et qui voit en l’homme non pas le support de besoins satisfaits par des choses (ou des services pensés sur le modèle des choses), mais comme un sujet pris dans des relations avec d’autres sujets, défini par celles-ci plus que par les biens qu’il consomme – un sujet constitué dans l’intersubjectivité. »

Alain Caillé, Dé-penser l’économique. Contre le fatalisme (2005)

K. Polanyi - L'économie et la société

Par Le 21/03/2020

« La maîtrise du système économique par le marché a des effets irrésistibles sur l'organisation tout entière de la société : elle signifie tout bonnement que la société est gérée en tant qu'auxiliaire du marché. Au lieu que l'économie soit encastrée dans les relations sociales, ce sont les relations sociales qui sont encastrées dans le système économique. L'importance vitale du facteur économique pour l'existence de la société exclut tout autre résultat. Car, une fois que le système économique s'organise en institutions séparées, fondées sur des mobiles déterminés et conférant un statut spécial, la société doit prendre une forme telle qu'elle permette à ce système de fonctionner suivant ses propres lois. C'est là le sens de l'assertion bien connue qui veut qu'une économie de marché ne puisse fonctionner que dans une société de marché. »

Karl Polanyi, La Grande Transformation (1944)

K. Marx / F. Engels - Les eaux glacées du calcul égoïste

Par Le 21/03/2020

« L’histoire de toute société jusqu’à nos jours est l’histoire de luttes de classes.

[…] La bourgeoisie a joué dans l’histoire un rôle éminemment révolutionnaire. Partout où elle a conquis le pouvoir, elle a détruit les relations féodales, patriarcales et idylliques. Tous les liens variés qui unissent l’homme féodal à ses supérieurs naturels, elle les a brisés sans pitié pour ne laisser subsister d’autre lien, entre l’homme et l’homme, que le froid intérêt, les dures exigences du « paiement au comptant». Elle a noyé les frissons sacrés de l’extase religieuse, de l’enthousiasme chevaleresque, de la sentimentalité petite-bourgeoise dans les eaux glacées du calcul égoïste. Elle a supprimé la dignité de l’individu devenu simple valeur d’échange; aux innombrables libertés dûment garanties et si chèrement conquises, elle a substitué l’unique et impitoyable liberté de commerce. En un mot, à l’exploitation que masquaient les illusions religieuses et politiques, elle a substitué une exploitation ouverte, éhontée, directe, brutale [...]».

Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du Parti communiste (1848)

M. Foucault - L'homo oeconomicus

Par Le 21/03/2020

« L’homo œconomicus et la société civile sont deux éléments indissociables. L’homo œconomicus est, si vous voulez, le point abstrait, idéal et purement économique qui peuple la réalité dense, pleine et complexe de la société civile. Ou encore : la société civile, c’est l’ensemble concret à l’intérieur duquel il faut, pour pouvoir les gérer convenablement, replacer ces points idéaux que constituent les hommes économiques. Donc, homo œconomicus et société civile font partie du même ensemble, c’est l’ensemble de la technologie de la gouvernementalité libérale. »

Michel Foucault, Naissance de la biopolitique (1978-1979)

A. Smith - L'égoïsme, moteur des échanges

Par Le 21/03/2020

« Mais l'homme a presque continuellement besoin du secours de ses semblables, et c'est en vain qu'il l'attendrait de leur seule bienveillance. Il sera bien plus sûr de réussir, s'il s'adresse à leur intérêt personnel et s'il leur persuade que leur propre avantage leur commande de faire ce qu'il souhaite d'eux. C'est ce que fait celui qui propose à un autre un marché quelconque; le sens de sa proposition est ceci : Donnez-moi ce dont j'ai besoin, et vous aurez de moi ce dont vous avez besoin vous-mêmes; et la plus grande partie de ces bons offices qui nous sont nécessaires s'obtiennent de cette façon.

Ce n'est pas de la bienveillance du boucher, du marchand de bière et du boulanger, que nous attendons notre dîner, mais bien du soin qu'ils apportent à leurs intérêts. Nous ne nous adressons pas à leur humanité, mais à leur égoïsme.

[...]

En préférant le succès de l'industrie nationale à celui de l'industrie étrangère, (l’individu) ne pense qu'à se donner personnellement une plus grande sûreté; et en dirigeant cette industrie de manière à ce que son produit ait le plus de valeur possible, il ne pense qu'à son propre gain; en cela, comme dans beaucoup d'autres cas, il est conduit par une main invisible à remplir une fin qui n'entre nullement dans ses intentions; et ce n'est pas toujours ce qu'il y a de plus mal pour la société, que cette fin n'entre pour rien dans ses intentions. Tout en ne cherchant que son intérêt personnel, il travaille souvent d'une manière bien plus efficace pour l'intérêt de la société, que s'il avait réellement pour but d'y travailler. Je n'ai jamais vu que ceux qui aspiraient, dans leurs entreprises de commerce, à travailler pour le bien général, aient fait beaucoup de bonnes choses. »

Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des Nations (1776)

P. Ricoeur - La réciprocité de l'échange

Par Le 21/03/2020

« La question se pose alors de savoir si le lien social ne se constitue que dans la lutte pour la reconnaissance, ou s’il n’y a pas aussi à l’origine une sorte de bienveillance liée à la similitude d’homme à homme dans la grande famille humaine. Nous en avons un soupçon dans l’insatisfaction où nous laisse la pratique de la lutte : la demande de reconnaissance qui s’y exprime est insatiable : quand serons-nous suffisamment reconnus ? Il y a dans cette quête une sorte de mauvais infini. Or, c’est aussi un fait que nous faisons l’expérience de reconnaissance effective sur un mode pacifié. Le modèle s’en trouve dans la pratique d’échange cérémoniel de dons dans les sociétés archaïques. Cet échange ritualisé ne se confond pas avec l’échange marchand consistant à acheter et à vendre en accord.

[…] Non que l’obligation de rendre crée une dépendance du donataire au donateur mais le geste de donner serait l’invitation à une générosité semblable. Cette chaîne de générosité est le modèle d’une expérience effective de reconnaissance sans lutte qui trouve une expression dans toutes les trêves de nos luttes, dans les armistices que constituent en particulier les compromis issus de la négociation entre partenaires sociaux. »

Paul Ricœur, « Devenir capable, être reconnu » Esprit (n°7, juillet 2005)