Articles de sgarniel

T. Hobbes - La liberté civile

Par Le 22/03/2020

« Étant donné [...] qu’il n’existe pas au monde de République où l’on ait établi suffisamment de règles pour présider à toutes les actions et paroles des hommes (car cela serait impossible), il s’ensuit nécessairement que, dans tous les domaines d’activité que les lois ont passés sous silence, les gens ont la liberté de faire ce que leur propre raison leur indique comme leur étant le plus profitable. Car si nous prenons la liberté au sens propre de liberté corporelle, c’est-à-dire de ne pas être enchaîné ni emprisonné, il serait tout à fait absurde, de la part des hommes, de crier comme ils le font cette liberté dont ils jouissent si manifestement. D’autre part, si nous entendons par liberté le fait d’être soustrait aux lois, il n’est pas moins absurde de la part des hommes de réclamer comme ils le font cette liberté qui permettrait à tous les autres hommes de se rendre maîtres de leurs vies. Et cependant, aussi absurde que ce soit, c’est bien ce qu’ils réclament ; ne sachant pas que leurs lois sont sans pouvoir pour les protéger s’il n’est pas un glaive entre les mains d’un homme (ou de plusieurs) pour faire exécuter ces lois. La liberté des sujets ne réside par conséquent que dans les choses que le souverain, en réglementant les actions des hommes, a passées sous silence, par exemple la liberté d’acheter, de vendre, et de conclure d’autres contrats les uns avec les autres, de choisir leur résidence, leur genre de nourriture, leur métier, d’éduquer leurs enfants comme ils le jugent convenable et ainsi de suite ».

Thomas Hobbes, Léviathan (1651)

H. Arendt - La liberté est politique

Par Le 22/03/2020

« Le champ où la liberté a toujours été connue, non comme un problème certes, mais comme un fait de la vie quotidienne, est le domaine politique. Et même aujourd’hui, que nous le sachions ou non, la question de la politique et le fait que l’homme possède le don de l’action doit toujours être présente à notre esprit quand nous parlons du problème de la liberté ; car l’action et la politique, parmi toutes les capacités et les possibilités de la vie humaine, sont les seules choses dont nous ne pourrions même pas avoir l’idée sans présumer au moins que la liberté existe, et nous ne pouvons toucher à une seule question politique sans mettre le doigt sur une question où la liberté humaine est en jeu. [...] Sans elle la vie politique comme telle serait dépourvue de sens. La raison d’être de la politique est la liberté, et son champ d’expérience est l’action. […]

Par conséquent, en dépit de la grande influence que le concept d’une liberté intérieure non politique a exercé sur la tradition de la pensée, il semble qu’on puisse affirmer que l’homme ne saurait rien de la liberté intérieure s’il n’avait d’abord expérimenté une liberté qui soit une réalité tangible dans le monde. Nous prenons conscience d’abord de la liberté ou de son contraire dans notre commerce avec d’autres, non dans le commerce avec nous-mêmes. »

Hannah Arendt, Crise de la Culture (1961)

J.-P. Sartre - L'homme est condamné à être libre

Par Le 22/03/2020

« L'homme n'est rien d'autre que ce qu'il se fait […], c'est-à-dire que l'homme est d'abord ce qui se jette vers un avenir, et ce qui est conscient de se projeter dans l'avenir. L’homme est d’abord un projet qui se vit subjectivement, au lieu d'être une mousse, une pourriture ou un chou-fleur ; rien n'existe préalablement à ce projet. […]

Ainsi, la première démarche de l’existentialisme est de mettre tout homme en possession de ce qu’il est et de faire reposer sur lui la responsabilité totale de son existence. Et quand nous disons que l’homme est responsable de lui-même, nous ne voulons pas dire que l’homme est responsable de sa stricte individualité, mais qu’il est responsable de tous les hommes. […]

C’est ce que j’exprimerai en disant que l’homme est condamné à être libre. Condamné parce qu’il ne s’est pas créé lui-même, et par ailleurs cependant libre, parce qu’une fois jeté dans le monde, il est responsable de tout ce qu’il fait. L’existentialisme ne croit pas à la puissance de la passion. Il ne pensera jamais qu’une belle passion est un torrent dévastateur qui conduit finalement l’homme à certains actes, et qui, par conséquent, est une excuse. Il pense que l’homme est responsable de sa passion. L’existentialisme ne pensera pas non plus que l’homme peut trouver un secours dans un signe donné, sur terre, qui l’orientera ; car il pense que l’homme déchiffre lui-même le signe comme il lui plaît. Il pense donc que l’homme, sans aucun appui et sans aucun secours, est condamné à chaque instant à inventer l’homme. »

Jean-Paul Sartre, L’existentialisme est un humanisme (1946)

Le Paradoxe de l'Acte gratuit

Par Le 22/03/2020

Dans son roman Les Caves du Vatican, André Gide met en scène la rencontre fortuite entre deux personnages qui ne se connaissent pas dans le train de Rome à Brindisi. Lafcadio, un jeune homme qui a été éduqué dans la glorification de la liberté. Il s’est fait de cette passion pour la liberté une règle de vie, à tel point qu’il s’inflige un coup de poinçon dans la cuisse dès qu’il pense ne pas avoir agi en toute liberté. Face à lui, Amédée Fleurissoire, un vieux bonhomme qui semble mal à l’aise et qui tente maladroitement de s’installer dans le compartiment sans déranger son voisin. Il gigote, s’agite sur la banquette, avant de se lever pour réajuster son col, puis sa veste, en s’observant dans la vitre de la porte du compartiment. C’est alors qu’une pensée incongrue traverse l’esprit de Lafcadio : et s’il ouvrait soudainement cette porte et faisait basculer le vieil homme hors du train…

Lafcadio se dit qu’il mettrait la police dans l’embarras en commettant un crime sans mobile et surtout qu’il prouverait par-là qu’une action totalement libre est possible. Il s’en remet au hasard en décidant de ne pas passer à l’acte s’il peut compter jusqu’à douze sans voir de feu de signalisation par la fenêtre. Un, deux, trois, quatre, il compte lentement… A dix, un feu apparaît dans la nuit et Fleurissoire est poussé hors du train !

Peut-on vraiment affirmer comme le pense Lafcadio que son acte était gratuit, sans raison et dénué de tout motif ? N’y a-t-il pas au moins une raison qui motive Lafcadio : celle de prouver qu’on peut agir sans raison !

B. Spinoza - Le libre-arbitre est une illusion

Par Le 22/03/2020

« J'appelle libre, quant à moi, une chose qui est et agit par la seule nécessité de sa nature ; contrainte, celle qui est déterminée par une autre à exister et à agir d'une certaine façon déterminée. [...] Pour rendre cela clair et intelligible, concevons une chose très simple : une pierre par exemple reçoit d'une cause extérieure qui la pousse, une certaine quantité de mouvements et, l'impulsion de la cause extérieure venant à cesser, elle continuera à se mouvoir nécessairement. [...] Concevez maintenant, si vous voulez bien, que la pierre, tandis qu'elle continue de se mouvoir, pense et sache qu'elle fait effort, autant qu'elle peut, pour se mouvoir. Cette pierre assurément [...] croira qu'elle est très libre et qu'elle ne persévère dans son mouvement que parce qu'elle le veut. »

Baruch Spinoza, Lettre à Schuller (1674)

D. Hume - Agissons-nous vraiment sans raison ?

Par Le 22/03/2020

« Nous pouvons bien nous imaginer sentir une liberté en nous-mêmes ; mais un spectateur peut ordinairement inférer nos actions à partir de nos motifs et de notre caractère. Et quand bien même il ne le peut pas, il conclut en général qu’il le pourrait s’il connaissait parfaitement toutes les circonstances de notre situation et de notre caractère, ainsi que les ressorts les plus secrets de notre complexion et de notre disposition. Or c’est l’essence même de la nécessité [...] »

David Hume, Traité de la nature humaine (1739)