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Le Sujet 3 : Le Temps & la Conscience
Sujet 3 : Le Temps & la Conscience
La conscience du temps nous renseigne-t-elle sur nous-même ?
- Le temps est-il objectif ou subjectif ?
- La conscience du temps est-elle le propre de l'homme ?
- Que nous apprend notre inscription dans le temps ?
Introduction
La conscience du temps est-elle le propre du vivant ou de l’homme ?
L'être humain s'inscrit dans l’existence, c'est-à-dire qu'il éprouve son être dans l'action et dans la vie, au milieu du monde et avec les autres. La conscience qu'il a de lui-même est d'abord la conscience de son existence et il éprouve son identité au « cours de l’existence ». La conscience du temps est ainsi une expérience vécue de la durée (Bergson), un sentiment d’écoulement qui paraît d’abord être singulier, individuel, lié à la conscience. C’est ce que souligne Husserl quand il montre que le temps n’est pas extérieur à la conscience, mais au contraire qu’il y a une conscience intime du temps. Le temps s’éprouve et c’est ce qui constitue l’existence et ce qui lui donne son sens.
1. La conscience du temps donne-t-elle un sens à notre existence ?
L’existence comme l’essence renvoient à l’être : l’essence est la nature d’un être, alors que l’existence renvoie à sa réalité et à son actualisation. Alors que les essences semblent bien constituer la définition et la vérité des êtres, l’existence elle ne renvoie qu’à leur présence. Elle a été définie classiquement comme l’expression, l’extériorisation de l’essence.
Faut-il pour autant renvoyer l’existence à la présence dans l’être ou à l’apparaître ? L’existence est-ce le fait d’être présent, de vivre ou d’en avoir la conscience ?
Si l’on veut distinguer plusieurs sens de l’existence, il faut sans doute préciser ce que l’on entend par exister.
La réalité est composée de choses qui existent. En ce sens, une pierre ou un objet existe. Il faudrait sans doute concéder que ce sont les êtres vivants qui existent vraiment : ils possèdent le mouvement, ils échangent avec leur environnement, entre eux... Exister voudrait alors dire vivre. L’animal existe plus que la pierre, il possède un monde dans lequel il agit, il a une pratique. L’existence serait donc mieux définie par l’action et l’activité d’un être vivant ; Mais si l’on veut encore préciser, ne faut-il pas ajouter une détermination particulière pour l’existence de l’homme ?
L’être humain, le sujet existe certes parce qu’il est présent (comme les pierres), parce qu’aussi il vit et agit (comme les autres animaux), mais encore parce qu’il est le seul à avoir conscience de con existence, de son être présent et vivant.
L’être humain serait alors l’existant par excellence ! Il est celui où l’existence se redouble par la conscience. Le sujet est celui qui se pose la question du sens de l’existence et occupe donc une place privilégiée d’observateur et d’acteur au cœur de l’être. Il s’agit donc pour lui à la fois de saisir le sens de son existence en tant qu’existant jeté dans un monde qui lui préexiste, dans la facticité, dans l’histoire ; et d’agir sur son existence, de l’orienter. En ce sens, le sujet est celui qui a la responsabilité de son existence et qui peut la conduire librement.
L’existence comme projet
Existence : objets / animaux / êtres humains / L’homme est celui qui existe par excellence : il existe comme présence (être-là), comme vie et mouvement, enfin comme conscience de l’existence. Cela veut-il dire que l’homme peut orienter son existence, choisir son mode d’exister ? L’existence est-elle un exercice de la liberté pour l’homme. L’homme est avant tout projet / engagement en situation
Jean-Paul Sartre, L’existentialisme est un humanisme
Chez l’homme, l’existence précède l’essence. Il est projet, il n’existe que dans la réalisation pratique d’un projet. Affirmation de sa liberté dans l’ordre de la contingence : rien n’existe nécessairement...
Epreuve de la liberté / L’homme doit à chaque instant inventer l’homme. Responsabilité absolue et liberté absolue // Responsable pour les autres aussi
Un humanisme fondé sur une pensée du sujet libre = comment articuler l’humanité et l’événement individuel... Chaque action engage un collectif
Pb. On voit bien que l’existence s’inscrit dans le temps et dans le monde. Etre-jeté-dans-le-monde et être parmi les autres. L’existence s’effectue dans l’histoire (histoire personnelle et surtout Histoire collective).
2. Qu'est-ce que le Temps ?
Nous avons vu que l’existence s’inscrivait toujours dans le temps, dans le devenir. Elle est chez l’être humain conscience de sa finitude, de son être-pour-la-mort. Expérience existentielle de l’angoisse, mais aussi principe de ma responsabilité et de ma liberté.
On peut définir le temps comme ce qui passe, ce que l’on ressent comme une fuite du temps. Le temps est lié au vieillissement et à la brièveté de la vie. On remarque qu’il est d’abord inséparable du sentiment subjectif du temps qui passe...
Distinction entre les définitions du temps
- Le temps des saisons, du jour et de la nuit, temps cyclique (temps primordial) que nous désignerons comme Temps Naturel
- Le temps des horloges, celui que l’on peut découper à l’infini, que l’on peut préciser à la seconde près, temps scientifique que nous désignerons comme Temps Objectif (conventionnel)
- Le temps tel que nous le ressentons, temps élastique dont la durée est fonction du contexte, de la situation du sujet (attente, activité...), temps ressentit par la conscience, temps psychologique et subjectif que nous nommerons le Temps du Vécu de la Conscience (Durée – Bergson)
Ces trois définitions du temps nous renvoient à la difficulté de saisir le caractère propre au temps. Il nous est impossible de comprendre le temps hors du temps, hors de la conscience intime que nous en avons.
Nous relevons au passage les apories du temps objectif tel qu’il est envisagé par la science comme un temps que l’on peut découper à l’infini.
Paradoxes de Zénon d’Elée (Vème siècle av. JC)
- Argument de la flèche qui ne peut jamais atteindre son but parce qu’elle devrait d’abord atteindre la moitié de la distance à parcourir, mais aussi la moitié de cette moitié, etc.
- Argument dit d’Achille et la Tortue : Si Achille doit rattraper une tortue à la course, quand il arrivera à la position de la tortue, celle-ci aura eu le temps d’avancer un tant soit peu, distance que devra à nouveau franchir Achille, mais à nouveau pendant qu’il la franchira, la tortue aura avancé...
- Argument de la flèche toujours en repos : à chaque instant la flèche est en un lieu, elle est donc en repos...
- Argument des trois rangées de points dont une reste immobile et les deux autres se déplacent dans des directions contraires : même temps et distance parcourue double !
Ces apories nous révèlent que concevoir le temps n’est pas aussi simple qu’il y paraît et que même l’approche scientifique et conventionnelle du temps ne nous permet pas de rendre compte du mouvement tel que nous le percevons. Ne faut-il alors se tourner vers la conscience intime du temps pour en saisir l’être ?
La difficulté vient bien de notre conception du temps. Alors que le temps nous paraît être une évidence, nous nous apercevons qu’il est complexe de le définir logiquement. Le temps semble échapper à la logique. Comment alors comprendre le temps objectivement, le prendre pour objet de connaissance ? Nous verrons que seul un être conscient et temporel peut s’approcher de cette notion évanescente. Peut-être n’est-ce que parce que nous ne pouvons nous en extraire pour avoir une vision objective de ce temps ?
Saint Augustin, Les Confessions
Nécessité de s’en référer au sujet qui constitue l’unité du passé, du présent et du futur. Cette difficulté est la suivante : d'un côté, le sens commun affirme l'existence du temps comme réalité évidente et objective, mais d'un autre côté, une analyse logique nous montre que le temps n'existe pas à proprement parler. En effet, lorsqu'il analyse logiquement la notion de temps, Saint Augustin fait le constat suivant : le passé n'est plus, le futur n'est pas encore. Quant au présent, ce n'est qu'un instant, un point de passage entre ce qui n'est pas encore (le futur) et ce qui n'est plus (le passé), qu'on peut diviser infiniment.
À proprement parler, ces trois temps dont use le langage courant n'existent pas. La saisie de la nature du temps constitue donc une aporie, c'est-à-dire une difficulté que la pensée n'arrive pas à résoudre. La résolution de cette aporie passe alors par un changement de perspective sur le temps lui-même : il apparaît en effet à Augustin que le temps mesuré ne correspond pas au mouvement des choses elles-mêmes, mais se situe bien plutôt à l'intérieur de l'esprit de l'homme. Ainsi, ce n'est que pour un esprit humain qu'il est possible de parler de temps.
Bergson, dans La conscience et la vie (1911), résoudra les paradoxes de Zénon en distinguant ainsi le temps objectif et le temps subjectif. Le temps scientifique, mathématique et objectif est le temps tel que peut le concevoir l’intelligence, c’est-à-dire avant tout une faculté utilitaire. L’intelligence, pour se saisir du temps, le pense en termes d’espace et s’applique donc à comprendre le changement à partir de ce qui ne change pas. Le temps objectif est une fiction scientifique, bien pratique mais qui conduit à des apories. Des scientifiques contemporains envisagent d’ailleurs de se passer du temps ou de le faire disparaître comme dimension pour en faire un attribut quantifiable. Mais le temps ne peut ainsi être identifié à l’espace infiniment divisible, le temps est plutôt de l’ordre de l’intuition, du vécu de la conscience. Il est un sentiment de durée, de continuité dans le changement
Husserl montre comment la conscience est toujours conscience intime du temps. Si je regarde à l'intérieur de moi, je n'y trouve pas une identité fixe et fixée d'avance, mais une suite de perceptions sans rapport entre elles (le chaud puis le froid, le dur puis le lisse par exemple). C'est alors la conscience du temps qui me permet de poser mon identité : la conscience du temps me permet de comprendre que dans cette suite de perceptions, ce n'est pas moi qui change, mais c'est le temps qui s'écoule. Mon identité est donc de part en part temporelle.
Surtout, la perception suppose que ma conscience fasse la synthèse des différents moments perceptifs : j'identifie la table comme table en faisant la synthèse des différentes perceptions que j'en ai (vue de devant, de derrière, etc.). Or, cette synthèse est temporelle : c'est dans le temps que la conscience se rapporte à elle-même ou à autre chose qu'elle.
Selon Kant, le temps n'est ni une intuition (une perception), ni un concept, mais plutôt la forme même de toutes nos intuitions : cela seul explique que le temps soit partout (tout ce que nous percevons est dans le temps) et cependant nulle part (nous ne percevons jamais le temps comme tel).
Nous ne pouvons percevoir les choses que sous forme de temps et d'espace ; et ces formes ne sont pas déduites de la perception, parce que toute perception les suppose. La seule solution consiste donc, pour Kant, à faire du temps et de l'espace les formes pures ou a priori de toutes nos intuitions sensibles : le temps n'est pas dans les choses, il est la forme sous laquelle notre esprit perçoit nécessairement les choses.
Mais n’est-ce pas là surestimer l’importance du sujet et de ses catégories ? Bien sûr, le temps et l’espace sont les formes a priori de ma perception, le temps et l’espace sont des idées transcendantales. Pourtant, il semble bien que l’on ne puisse éprouver le temps que dans notre rapport aux choses. Le temps ne se situerait-il pas plutôt à la jonction de nos facultés subjectives et de l’apparaître des phénomènes.
3. Le temps de l'Histoire
Par la conscience du temps, la nature et le devenir changent de sens et deviennent histoire. La liberté est toujours située, dans le monde et dans le temps, mais elle permet de prendre du recul par rapport à cette situation. La liberté de l’existence me permet de prendre le donné comme du déjà-là à transformer. Elle est positivement ce qui me projette dans un avenir : déploiement des intentions, d’une volonté. Considérer qu’une route a un sens, c’est l’envelopper dans un projet, la mettre en perspective, la considérer comme chemin vers. Ce n’est que par l’engagement de l’existence qu’une succession d’événements devient véritablement événement, qu’un événement peut se produire comme histoire. L’événement est l’effet de la liberté : il fait advenir ce qui aurait pu ne pas advenir / Il crée une différence, une différenciation. C’est en déployant un projet que le devenir naturel devient un devenir historique, prend un sens (un sens pour l’homme bien sûr, mais n’est-il pas le seul pour lequel il puisse y avoir du sens ?).
Avec l’homme, nous rentrons dans le domaine de la liberté et de l’événement, plus exactement de l’intersubjectivité qui est la rencontre dans le temps des libertés par le moyen du monde. La temporalité individuelle et la conception culturelle du temps et de l'histoire sont conditionnées par l'oubli. Qu’il s’agisse de l’histoire de sa vie ou de celle de l’Humanité, l’unité et le déterminisme à l’œuvre dans l’histoire est toujours le résultat d’une recomposition, à la fois un travail de mémoire et d’un effort d’oubli.
L'Existence humaine s'inscrit donc dans une temporalité particulière qui constitue son parcours, son histoire. Entre histoire collective et histoire personnelle, le poids du passé semble peser sur l'orientation de nos vies. Peut-on néanmoins échapper à son histoire, à son passé ?
L'Histoire collective est l'objet d'une science historique qui vise l'objectivité et déploie des méthodes particulières : elle se base sur des faits, des témoignages, ou des archives (archéologie), mais n'est elle-même que si elle en propose une interprétation. L'HIstoire ainsi envisagée est une science humaine et possède donc l'objectivité propre à ces sciences : une objectivité relative mais dont la valeur se mesure à l'efficacité explicative, aux perspectives qu'elle ouvre dans la compréhension de l'agir humain (l'histoire au sens étymologique est une enquête).
L'histoire personnelle qui constitue le parcours de chaque individu obéit-elle aux mêmes principes d'interprétation ?
Il semblerait que l'histoire personnelle soit constituée de ce que le sujet a vécu au cours de sa vie, ce qui constitue son passé et sa mémoire. Cependant, comme la psychanalyse l'avait bien vu, une grande partie de cette histoire est refoulée ou transformée par le sujet lui-même, les motifs inconscients qui nous animent renvoient à d des histoires d'enfance oubliées. L'histoire personnelle est donc, de la même manière que l'Histoire comme discipline, d'abord un récit, une mise en forme narrative d'un parcours en grande partie reconstruit, constitué d'événements choisis, de passages soulignés ou au contraire oubliés. Notre histoire personnelle est toujours sujette à interprétation et à caution. Cela nous condamne-t-il à être déterminé par des événements dont la vérité nous échappe ? Le passé marque-t-il le destin du sujet du sceau de la fatalité ?
La comparaison entre l'Histoire comme science et l'Histoire personnelle nous invite au contraire à une approche de l'existence humaine qui laisse place à la liberté et à la volonté. En effet, l'interprétation de l'histoire ne nous enferme pas dans le déterminisme : en étudiant l'histoire, nous nous apercevons que les choses auraient pu se passer autrement, qu'il existe des marges d'action pour la liberté humaine. L'Histoire ne nous apprend pas la résignation mais nous met face à nos responsabilité, à condition de s'emparer du souvenir et des événements pour féconder l'avenir, pour ouvrir de nouvelles voies. Ainsi, comme le souligne Walter Benjamin dans ses Thèses sur l'histoire, nous pouvons trouver dans les événements passés de quoi nourrir nos espoirs de liberté, malgré les difficultés et les échecs.
Conclusion
La conscience du temps est ce qui fait que l'homme existe, qu'ils peut se projeter vers un avenir en se remémorant le pasé. Avoir conscience du temps en ce sens, c’est s’inscrire dans une temporalité que nous n’avons pas choisie. Mais c’est cette temporalité, cette actualité qui fait l’existence comme moment de création, d’invention. Si l’homme est un être naturel et déterminé par son histoire et son passé, il est aussi engagé dans le présent, ou plutôt dans le présent comme projet (inauguration perpétuelle de l’avenir). C’est ce moment de l’émergence de l’événement, par des actes enracinés dans des faits, que l’on pourrait nommer l’actualité.
S’il paraît difficile voire impossible aujourd’hui d’adopter une vision unitaire et transcendante de l’histoire, celle-ci peut néanmoins être utilisée comme réserve de possibilités oubliées, de perspectives nouvelles, d’une tradition toujours en rupture. Les possibilités de l’événement ne sont ainsi pas un sens qui serait extérieur à la vie ou au monde, mais une pluralité de sens possibles toujours actualisables, c’est-à-dire transformables par l’actualité, internes au cours du temps.
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